Traces d’encre et de sang

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J’aurais préféré ne pas avoir à vous dire comment cela s’est passé. Mais tant de partis pris, de propos passionnés, de contrevérités ont été colportés et déformés depuis ce printemps septante deux à Herbeumont, en région walloonne, que je me devais de vous donner ma version des faits, deux ans après, jour pour jour.

Je suis reconnaissante au « Petit Journal », notre gazette locale d’avoir accepté de recueillir mon témoignage dans ce numéro d’avril 1974.

Je me suis trouvée là, moi, Suzanne, témoin impuissant d’un événement dont je me sens coupable et qui a ébranlé de façon irréversible la vie de mes voisins.

Lui, Lucien, menuisier de son métier, une quarantaine bien portée, d’allure affable et elle, Odette, couturière à domicile, du même âge, très réservée. Odette sortait peu de chez elle. J’étais une des rares personnes qu’elle voyait, hormis sa patronne qui lui apportait tous les matins les vêtements à retoucher. De temps à autre, je toquais*(1) à la porte de son atelier de couture et lui apportais des gaufres encore tièdes. La pièce dégageait une ambiance cotonneuse, intime. J’appréciais l’odeur feutrée des tissus, les rayures colorées des vêtements empilés sur les étagères, le tombé des robes retouchées, suspendues aux cintres. Odette éteignait alors la radio et nous prenions un café avec les gaufres. Elle me confiait parfois la platitude de ses journées où elle répétait sans cesse les mêmes gestes : piqûres à la machine, raccommodage, repassage. Son mari lui interdisait toutes activités à l’extérieur de la maison. Elle rêvait depuis toujours de prendre des cours de danse. Elle aurait aimé aller au cinéma, au théâtre, bref, sortir de cet enfermement. Mais son mari refusait systématiquement toutes ses propositions. Il se mettait souvent en rote*(2) et devenait parfois violent. Discuter d’avoir des enfants était devenu un sujet tabou, au grand désarroi d’Odette. Lui n’en voulait pas, le sujet était clos. J’avais souvent décelé des poques*(3) sur ses bras, quelquefois même sur son visage. Elle m’affirmait alors qu’elle était étourdie, qu’elle marchait tête baissée ou qu’elle trébuchait souvent.

Début mars je reçus dans ma boîte aux lettres un fac-similé d’un billet de cent francs belge. Au dos, une invitation à assister au ballet de Carolyn Carlson « Rituel pour un rêve mort » dans la salle des fêtes du village. L’événement était tellement exceptionnel que je courus toute excitée chez Odette. Elle avait trouvé ce même billet mais l’avait jeté dans sa corbeille à papiers, sans illusion. L’idée a germé que nous pourrions y aller ensemble et que je passerais la prendre chez elle à 19h15.

J’aurais préféré ne pas avoir à vous dérouler la scène de cette soirée mais voici ce qu’elle me raconta plus tard. Quand son mari rentra à la maison, elle lui montra l’invitation en lui disant qu’elle assisterait au ballet avec Suzanne, leur voisine.

– Pas question! lui répond-il durement.

Elle prend sur elle et lui tient tête.

– Jamais de la vie, c’est NON, assène-t-il.

Elle retombe sur*(4) toutes les frustrations accumulées, les « pas question d’enfants, de loisirs, de sport ou de cinéma », les « tu es nulle, tu es une incapable ». A cet instant elle prend conscience d’être prisonnière, réduite à un état d’esclavage, à la merci de cet homme qui voue un plaisir malsain à la faire souffrir, à la voir dépérir. Elle ne sait même plus ce que signifie une existence normale.

Le ton monte. Il attrape le chronomètre qui se trouve à portée de sa main et le lui jette à la figure. Il la rate et se précipite vers elle, en enjambant la table basse du salon. Il trébuche, tombe au sol.

A cet instant, prise de panique et de peur, Odette aperçoit son stylo-plume, le saisit et l’enfonce de toutes ses forces dans le cou de Lucien. L’encre bleue du stylo se mêle au sang rouge qui coule. C’est effrayant, monstrueux, épouvantable. Elle l’appelle, lui parle. Il ne répond pas. L’hémorragie n’en finit plus. Lucien ne bouge plus. Odette vomit.

Il est 19h15 pile. C’est à ce moment-là que j’entre dans le séjour et découvre la scène. Rien que d’y penser, j’en ai encore la kiekebiche*(5). Nous appelons le SMUR (Service Mobile d’Urgence et de Réanimation). Odette, effondrée, me rapporte l’altercation qui a mal tourné. Le SMUR arrive. Le constat du docteur est sans appel : blessure fatale au niveau de la carotide. Un objet perforant a transpercé la gaine carotidienne, l’enveloppe protectrice de la carotide. Le SAMUR sonne* (6) la police qui débarque très vite à la maison.

Quand j’ai vu Odette partir au commissariat sans se retourner, je me suis demandée ce qu’elle pensait. Et moi, dans ce drame, je me suis sentie fautive. J’aurais préféré ne pas avoir proposé ce spectacle à Odette. Rien ne serait arrivé. Nous en avons reparlé plus tard.

Odette a été mise en détention provisoire jusqu’à son procès où j’ai pu témoigner. Elle a été inculpée de coup et blessure volontaires sans intention de donner la mort avec des circonstances atténuantes de légitime défense. Aujourd’hui, deux ans plus tard, elle purge sa peine de réclusion de dix ans. Je rends visite à Odette toutes les semaines.

Au début de sa détention je lui ai apporté sa trousse de couture et des chutes de tissus. Finies les retouches mais un assemblage de tissus, façon patchwork, où elle s’exprime enfin sans contrainte. Elle ne se plaint pas. Mais je trouve qu’elle a acquis une sérénité qui l’aide à se reconstruire.

Je conserve dans ma cuisine, accrochée à un clou, la danseuse en patchwork qu’elle m’a offerte, notre chère Carolyn. Notre relation de voisinage s’est transformée en amitié.

* expressions belges :

(1) Toquer à la porte: frapper (à la porte)

(2) Se mettre en rote: être de mauvais poil, en colère.

(3) Poque: trace de coup

(4) Retomber sur: se souvenir.

(5) Kiekebiche: chair de poule

(6) Sonner: téléphoner.

Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds, le 30 octobre 2020

La première lampée de bière

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C’est la seule dont on ne se vante pas. Les autres, de plus en plus bouffonnes, de plus en plus cabotines, ne donnent plus d’apitoiement tiédasse mais à l’inverse une exubérance enjôleuse. La dernière, peut-être, retrouve avec la désillusion de finir un semblant de gloire ostentatoire.

La première lampée, pourtant ! Ça commence bien avant le gosier. Sur les lèvres déjà cet or mousseux, fraîcheur amplifiée par l’écume, puis lentement sur le palais un leurre rimailleur tamisé de formules. Comme elle promet d’être bouffonne, la première lampée ! On l’engloutit de suite avec une curiosité pleinement récréative. En fait, tout est écrit : la lampée, cet excès, qui rend l’amorce effrontée, le bien-être immédiat ponctué par un sourire fat, un mot sur le bout de la langue ou un calembour qui les vaut, la sensation indéniable d’un plaisir élixir qui s’ouvre à l’infini…

En même temps, on devine déjà. Tout le meilleur est à venir. On repose sa chope, et on l’éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. On savoure le potentiel des calembredaines, balivernes et parodies goûteuses. Par tout un rituel d’ivresse et d’arrogance on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de se révéler. On rit avec jubilation du nom précis de la bière écrit sur la paroi du verre. A cet instant, contenant et contenu peuvent s’interroger, se répondre en palindromes, contrepèteries et jeux de mots. On aimerait conserver le secret de l’or pur et le consigner dans des formules. Mais devant la petite tache blanche éclaboussée de soleil, l’alchimiste farfelu soigne sa prestance, et boit de plus en plus de bière avec de plus en plus d’enchantement. C’est un rimailleur désinvolte qui fait ribote pour sublimer sa dernière lampée.

Brigitte DANIEL ALLEGRO

Castelnau d’Estrétefonds, le 4 octobre 2020