La tournure des entournures

Temps de lecture : 2 minutes

Hommage à Raymond Devos

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L’autre jour, à la fin d’un spectacle aux Trois Baudets, une personne m’interpelle :

– Pourquoi ne faîtes-vous pas du cinéma ? Vous avez une telle tournure !

Mais de quelle tournure parlait-elle ? De ma tournure d’esprit quelque peu singulière, parfois délurée, désinvolte ! Ou de mon physique élégant, ma tournure de jeune premier, malgré mes soixante berges !

Ma tournure d’esprit m’incline tout naturellement à choisir ma tournure de jeune premier.

Ce matin, tout guilleret, j’opte pour un costume gris perle. Le ventre comprimé dans le pantalon, l’allure, d’une distinction délicate, je pars au marché avec la prestance d’un Georges Clooney. Mais, arrivé au marché, je me sens gêné aux entournures. Me voilà penché, mon buste et ma tête entraînés sur ma gauche. C’est à ce moment-là qu’une voix familière m’apostrophe.

– Que t’arrive-t-il, Raymond ?

Je me retourne et reconnais mon voisin.

– Rien, pourquoi ?

– Tu as l’air rudement coincé!

– C’est sûrement l’entournure gauche.

– L’entournure, relève-t-il, c’est le point délicat de la veste. Allons chez mon copain tailleur, à deux rues d’ici.

Nous voici chez le tailleur.

– Je vous reconnais, monsieur Devos. Quand je vous ai vu au théâtre du Vieux Colombier le mois dernier, je me suis dit que vous devriez faire du cinéma, avec votre tournure si jeune.

Je déguste ce propos flatteur, et n’en laisse, cependant, rien paraître.

– Ne me détournez pas de l’objet de ma visite. Regardez-moi, plutôt ! Je suis gêné aux entournures. Pouvez-vous faire quelque chose, docteur ?

Ce lapsus m’a échappé.

Le tailleur prend alors la mesure de la situation.

Il m’installe devant un miroir et se place derrière moi. Il me dévisage à la fois de dos et de face, en me regardant dans la glace. Rien ne le détourne : j’essaie pourtant quelques mimiques, mais rien. Il est concentré. Je l’observe.

Il fronce les sourcils, suit la ligne de mon bassin. Puis il tourne autour de moi et se plante face à moi. Il opine de la tête puis tourne ses yeux vers les miens et me lance à la figure, sans détour :

– Ça vient de l’entournure gauche, votre gêne !

– Je m’en doutais. Et alors ?

– Je vous propose de l’échancrer et on voit si c’est suffisant.

Dubitatif sur son diagnostic, j’avance timidement :

– Vous n’êtes pas sûr, docteur ! Pardon, tailleur !

Là, il détourne brusquement la tête,

me fait faire un demi-tour, et en un rien de temps,

me déshabille, s’empare de ma veste, taille l’entournure gauche,

puis ajuste la ceinture de mon pantalon.

J’avoue que je n’en mène pas large, figé devant le miroir, en slip, chaussettes vertes à mi mollets, chemise rose bonbon sur mon poitrail bombé. Plus question de me prendre pour un Leonardo di Caprio. Ma tournure élégante avait pris une sacrée claque. Je détourne mon regard du miroir, vaincu par ma tournure grossière.

Le tailleur me rhabille en deux temps, trois mouvements. Très directif, il me somme d’un :

– Regardez-vous dans la glace !

J’inspire un grand coup, tourne mon regard vers le miroir.

Et là, Mesdames et Messieurs, croyez-moi sur parole,

j’ai reconnu dans mon reflet Georges Clooney.

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Brigitte DANIEL ALLEGRO

Castelnau d’Estrétefonds – le 15 février 2022

Mon arbre

Temps de lecture : 3 minutes

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Les gribouillis de mon crayon courent sur des bouts de papier. Des courbes truffent mes brouillons. Ramassées, recroquevillées, étirées, en spirales, toutes me parlent. De quelques unes émanent des cambrures de dos, des aquarelles, des tableaux textiles, comme « Peau sur peau ». Des ondulations de brindilles jouent entre elles et créent des « Courbes en mouvement ».

Un jour, à la Caféothèque, alors que je dégustais un café avec une amie barista, des volutes de notes boisées et de fruits rouges s’élevèrent au-dessus de nos tasses et se déposèrent mystérieusement sur mon carnet : l’arôme du café était né, splendide, parfait. Dessiné, peint, teint, brodé, embossé sur du métal, cet arôme brille dans ma cuisine ou se cache dans une chambre.

Quelques jours plus tard, mes crayons, aux couleurs lumineuses, se mettent à dessiner un arbre en majesté, prestigieux. Il est unique. Sa couronne de branches multicolores se détache sur un ciel bleu. Ses racines, visibles, se ramifient dans une zone couleur caramel. Sa sphère opaline, irisée, relie ces deux entrelacs et assure la gymnastique de mes idées, qui se baladent dans la cime ou s’appuient au creux des racines.

Perchée en haut de l’arbre, j’observe.

Les feuilles captent et transmettent les mouvements de l’air (je frissonne)

elles absorbent la lumière (je suis en sécurité, à l’écoute)

la réfléchissent (je suis un éclair).

Les branchages, nourris de mots, donnent naissance à un ballet léger, aérien, à une symphonie décontractée ou pesante qui me rendent sereine, indignée, apaisée.

Sa sphère préserve un pouvoir magique. Elle capte toutes mes idées et me propulse vers sa ramure, vers d’autres sensations. Mes acrobaties, de branches en branches, font bouillonner des images sur l’acte de créer.

Glissée dans le feuillage, les mouvements de l’air (friselis, ondoiement, bruissement), me soufflent une histoire mystérieuse. Les clairs obscurs, à l’ombre d’un branchage en demi teinte m’inspirent une ambiance romantique. A califourchon sur une branche maîtresse, j’accroche la lumière du soleil (clarté, éclat, lueur, rayon, scintillement, embrasement, halo). Me voilà partie dans une aventure en voilier.

Ça marche à tous les coups.

Je me hisse tout en haut et perçois le pitch dans sa totalité.

« L’inspiration, c’est un parcours dans mon arbre, où les mots reflètent des angoisses ou des rêveries. L’arbre bourgeonne, donne des fruits, se pare de mille couleurs et me renvoie à des beautés singulières, des sensations, des étonnements. L’hiver, la sève enfouie dans ses racines, quand plus rien ne circule, est une vision que j’occulte. »

Je saute alors sur la branche où je discerne les différentes influences dans l’acte de créer. Une tige me dit d’aller voir du côté des auteurs où j’ai retrouvé, pour l’occasion, le livre de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, que je ne relis pas, faute de temps.

Un autre rameau me fait signe d’investiguer sur les symboles: l’arbre, bien évidemment. Un petit tour sur la symbolique de l’arbre, oui, bof ! Je reste en symbiose avec mon arbre multicolore, que je chéris.

Je saute, comme un singe, sur la grosse branche du plan de mon histoire. Là, un nouveau rameau émerge, le premier jaillissement de mon imagination. Le lendemain, je m’en saisis, l’ébarbe, le dégrossis puis jours après jours je le lime, le polis, le lustre. Le plan se raffine : au bureau, un coup de fil, une tuile mi-figue mi-raisin dans la famille, tout finit bien.

Confortablement installée dans l’enchevêtrement des racines, je m’imprègne de l’ambiance de terre et d’humus où je perçois d’autres germes de l’histoire qui sort de terre. J’explore plus intimement les radicelles et découvre de jeunes pousses, personnages qui cherchent à se hisser au rang de héros (Madame le proviseur? Une tarte à la crème? Des témoins? Qui sera le protagoniste?).

Mon arbre opère une alchimie surprenante en entrelaçant les branches et les racines. Il me surprend, m’enchante, me fascine par son soutien sans faille, sa stabilité, sa puissance.

Malheureusement, le vendredi 13 août 2021, mon arbre totem, que je déplaçais, au gré de ma fantaisie, palpant à volonté les bourgeons, les feuilles et les branches, a malheureusement été amputé. Je me suis rendu compte, ce jour-là, que mon merveilleux arbre siégeait dans mon cerveau. La disparition d’une simple brindille a mis à nu l’atrophie, l’inertie, la perte de repères, la stérilité des idées, la perte d’attention, la diminution drastique de concentration. Ce que j’imaginais comme un cauchemar dans ma vision de la création, je le vis douloureusement aujourd’hui. Ne plus arriver à grimper dans la ramure de mon bel arbre, rester appuyée à son tronc, sans accrocher la moindre feuille-sensation, la moindre branche-ambiance, est éprouvant.

Aujourd’hui, je lis et relis encore la symbologie de l’arbre, qui prend tout son sens:

l’arbre, c’est la vie, en perpétuelle évolution.

De nouveaux branchages noircissent maladroitement des bouts de papier, cherchent à intégrer cette amputation. J’essaie de déceler de petits bourgeons, ne sachant pas encore quelles branches se développeront sur cet arbre blessé, avec qui je compose, maintenant.

Une nouvelle silhouette jaillira, haute en couleurs, délibérément harmonieuse, un jour.

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Brigitte DANIEL ALLEGRO

Castelnau d’Estrétefonds, le 10 février 2022

Maria

Temps de lecture : 4 minutes

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Je débarquais à Paris avec mon kit de survie, bondé de livres et de peu de vêtements, pour y poursuivre mes études. J’avais la chance d’avoir une chambre à la Cité Internationale, sous réserve de la partager avec une autre. Et ce fut toi, Maria. Tes grands yeux verts, ton visage aux pommettes hautes, tes cheveux blonds, une silhouette irradiant de l’énergie, et ce geste, TON geste, ta tête qui me salua légèrement penchée de côté, avec un large sourire.

Tu m’accueillis d’une révérence, avec grâce. Je viens de Pologne, de Cracovie, me dis-tu. Puis tu m’invitas à découvrir notre chambre. Des souvenirs affluent, un pointillisme rayonnant surgissent fous rires, clins d’œil, complicités, musiques, des discussions sérieuses sur nos études, nos convictions, nos idées, nos doutes, nos valeurs ; des odeurs aussi, celle du thé, des soupes de ton pays, cuisinées sur notre petit camping gaz.

Quel bonheur ce hasard de la vie, à vingt ans !

J’ai découvert ta famille à travers la photo en noir et blanc, que tu avais toujours avec toi, dans ton porte-monnaie marron clair, en cuir. C’est ma mère, m’as-tu dit magnifiquement en la désignant, allongée dans son cercueil. Puis ton doigt a effleuré sur cette photo ton père et ta sœur, ton aînée de quinze ans. La petite fille de six ou sept ans, accolée au cercueil, fixant l’objectif, c’était toi, avec déjà ce regard déterminé. J’étais profondément choquée par cette photo, qui représentait tant, beaucoup, tout, pour toi. J’ai appris qu’une longue maladie avait bercé ta petite enfance, imprimant une blessure profonde, dans cette famille unie.

Des liens étroits se sont tissés entre nous, au fil des jours, des mois, de la vie.

Grâce à toi, notre chambre se métamorphosait parfois en salle de concert, les lits agencés en banquettes, le vieux plancher en bois nous servait de parterre. Ton petit groupe d’amis polonais se retrouvait chez nous, chacun amenant une spécialité. Je découvrais vos préférences culinaires. Après ces mises en bouche, Yolanda prenait son accordéon et jouait des mélodies de votre pays. Tu chantais, vous chantiez tous, à une ou plusieurs voix. Très vite, tes joues rougissaient, j’adorais te voir ainsi. Tu dansais, tu perdais ton français et je goûtais votre langue chuintante, tonique où les « CH » et les « DJJ » captaient mon attention. Je tapais dans les mains, en suivant votre tempo vif. Vos cercles se faisaient, se défaisaient. On ouvrait les fenêtres. La pause vodka, la seule, la vraie, la Wyborowa, vous ramenait chacun quelque part, chez vous.

Tu prenais plaisir à me raconter le monde de l’agronomie, ton domaine d’études. Un jour tu m’éclairas sur « les pRopRiétés oRganoleptiques du beuRRe » ; j’entends encore aujourd’hui ces « RRR » longuement roulés. Tu m’ouvrais les yeux sur les artifices de cette industrie qui fabriquait des produits uniformes, en ajoutant des colorants dans le beurre, suivant les saisons. La vie de la campagne et les variations saisonnières s’en trouvaient gommées. Éloignement des cycles des saisons pour le consommateur-client.

J’avais noté, assez vite, tes rendez-vous du jeudi soir. Pour moi, c’était ton jardin secret jusqu’au jour où tu as remarqué, sur ma table de chevet, le bouquin l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Tu m’as demandé l’autorisation de le lire, car il était interdit en Pologne, comme en Russie. Stupeur naïve de ma part, que tu as relevée. Mon étonnement, mes questions, t’ont encouragée à aborder des points sensibles : la langue russe, subie pendant toute ta scolarité, qui te pesait et en disait long sur le contrôle d’un pays sur un autre.

Tes rendez-vous du jeudi n’étaient, ni plus ni moins, que les comptes-rendus hebdomadaires auxquels tu étais astreinte, au consulat de Pologne, en échange de la prolongation de ta bourse. Tu devais fournir les noms des personnes croisées et les sujets abordés, tous les sept jours. Tout était noté et consigné, quelque part. J’ai ressenti, à ce moment-là, la confiance que tu m’a prouvée et en même temps, je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer un espionnage forcé, astreignant pour toi.

C’était le contrat que tu honorais, fidèlement.

J’étais abasourdie. Ce secret partagé e