Si petit, si jeune et pourtant si téméraire

Temps de lecture : < 1 minute

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Ça gratte à la porte. Je l’entrouvre. Tu es si petit, si jeune. D’où viens-tu ?

Il fait nuit. Les interrogations se bousculent dans ma tête au fur et à mesure que je te dévisage : tu es trempé, tu sembles épuisé. As-tu fait un long voyage ? Pourquoi cette tête penchée ? Je ne saisis pas toutes tes mimiques. Nous ne parlons pas le même langage. Nous pouvons tenter de nous comprendre, n’est-ce pas ? Tiens, tu te redresses. Tu passes la tête dans l’entrebâillement de la porte. Tu ne dis pas un mot mais rien n’échappe à ton regard perçant. Tes narines se dilatent. Est-ce l’odeur du poulet qui cuit dans le four ?

Soudainement, tu passes le seuil de la porte.

Sans-gêne ! Mal élevé ! Non, pas d’hospitalité cette nuit ! Voilà, je te barre l’entrée. Nos regards se croisent puis tu figes tes yeux dans les miens. Nous nous jaugeons, je le sens bien. Tu essaies de m’amadouer. Quel regard implorant ? Tu es si jeune pour être aussi résolu et téméraire ! C’est bon ! Je libère le passage.

Tu files vers la cheminée d’une démarche gauche et feutrée, t’allonges sur une couverture et … ronronnes.[icon name= »cat » prefix= »fas »]

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Brigitte DANIEL ALLEGRO

Castelnau d’Estrétefonds, le 4 juin 2022

Le destin d’une pierre

Temps de lecture : 2 minutes

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Le facteur Cheval parcourait à pieds 30 à 40 kilomètres par jour sur des chemins escarpés pour distribuer son courrier. Il tenait entre ses mains des trésors de cartes postales, du monde entier. Chaque fois, avant de s’en séparer, il les détaillait, ici une pyramide, là un volcan, ici une locomotive, là des danses indiennes. Il observait tout autant les timbres et les cachets des pays d’origine et rêvait. D’une maison à l’autre, il rêvait, il parlait peu. Il s’arrêtait de longs moments pour respirer les plateaux du Vercors et contempler les plaines de noyers ou de lavandes puis reprenait sa tournée. Les paysages, les personnages, les lieux, réels ou imaginaires le transportaient dans son monde à lui.

Un jour d’avril 1879, alors que Ferdinand Cheval achevait sa tournée quotidienne, il buta sur une pierre du chemin. Il la sortit lentement du sol caillouteux, la prit dans ses mains. Il souffla dessus, faisant voler la poussière ocre qui l’enveloppait et fut saisi à cet instant par son aspect étrange. Il l’enveloppa dans un mouchoir et la mit dans une poche de sa veste.

Arrivé chez lui, il posa sur le banc, de gestes lents, sa besace de postier, sa casquette et sa veste, retroussa les manches de chemise, prolongeant avec volupté l’attente du moment où il ferait connaissance avec cette pierre.

Il s’assit sur le banc, sortit le mouchoir de sa poche, caressa le tissu, le déplia avec précaution, comme s’il découvrait une momie. Cette pierre était tellement étrange: façonnée par des roulements de graviers, de sédiments, d’alluvions. D’où venait-elle ? Quels mondes avait-elle connus ? Ses formes courbes, policées, patinées, témoignaient de longs voyages.

Il l’effleura légèrement, la contempla, les yeux perdus au loin.

Sa femme dévisageait son mari, en silence, se demandant ce que cette pierre pouvait bien lui révéler. Elle le sentait étonnamment ému.

Soudainement, dans un éclair fulgurant traversant son cerveau, Ferdinand éprouva un brassage de fraternité, d’unification de philosophies. Il discerna

une architecture floue,

un abrégé de cascades, de bassins, de temples,

une esquisse d’Arbre de vie, d’Arbre cosmique, le Pommier,

une profusion d’animaux, lions, chiens, pélicans, cerfs, biches, phénix, un labyrinthe,

des ébauches de temples, de chalets, de clochers, de minarets,

des silhouettes de géants, Archimède le Grec, César le Romain, Vercingétorix le Celte

tout cela enchevêtré, mêlé dans les interstices des lieux et des temps à

un foisonnement de pensées

« rassemble ce qui est épars »

« fuis la louange, recherche la sincérité »

« laisse l’esprit te guider et la sagesse viendra à ton secours ».

Il eut la vision d’une œuvre ultime, d’un palais atemporel qui dégagerait en écho chez ses invités un questionnement sur l’architecture de leurs propres temples.

Brigitte DANIEL ALLEGRO

Castelnau d’Estrétefonds – le 27 avril 2022

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L’huile essentielle, une sainte huile !

Temps de lecture : 3 minutes

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Mado, veuve d’une quarantaine d’années, élevait seule, depuis plus de quinze ans, son fils unique Jacques. Pharmacienne passionnée par son métier, elle avait l’art de révéler la quintessence des plantes sous forme de mélanges à infuser, de sirops, de gélules ou d’huiles essentielles. Elle stimulait chez ses clients, leur bien-être, calmait leurs angoisses, améliorait leur digestion ou leur respiration. Jalouse de son savoir, elle accumulait dans son arrière-boutique des classeurs qui consignaient les dosages et les vertus de ses assemblages.

Jacques, nourri au langage des plantes, avait développé au fil des ans, une phobie par rapport aux huiles essentielles. Pour lui, elles se résumaient à « je soigne ET je suis un poison en devenir ». Il était devenu un adolescent émotif, hypersensible, qui s’inquiétait d’un rien. Récemment, il tomba par hasard, sur un bout de papier où sa mère décrivait une huile essentielle qui aidait les vieux à mourir paisiblement. Il en fut tellement secoué, qu’il ne vit plus dans sa mère qu’une empoisonneuse redoutable. Leurs relations se dégradaient au fil des semaines.

Mado en avait ras-le-bol de ce fils qui traînait un mal-être nonchalant, insondable.

Depuis peu, elle avait pris l’habitude de se confesser. Dans l’isoloir du confessionnal, elle tenait à son rituel rigoureux, appliqué dans cet ordre : s’agenouiller sur le banc étroit, coller les coudes au corps, bien joindre les mains, pencher la tête, menton collé à la poitrine, fermer les yeux. Un long rideau préservait l’intimité de l’isoloir. Séparée du prêtre par une grille en bois, elle ne voyait que son profil. Chuchoter dans l’obscurité, ouvrir son cœur, mettre à nu sa vie, engager un bavardage pénitentiel lui procurait un bonheur étrange et merveilleux, différent de sa passion pour les plantes. Cet examen de conscience l’amenait à prendre du recul sur sa vie. Elle se prenait à imaginer un avenir moins routinier que celui qu’elle menait depuis quinze ans, entre son fils et la pharmacie.

L’ombre de son amant prenait de plus en plus de place dans ses confessions.

Elle le hantait, elle la rassurait.

A la fin de cette journée caniculaire, elle se dirigea vers l’église, comme à son habitude. Le prêtre accueillit en silence les paroles de la veuve qui avoua avoir accommodé quelques huiles essentielles pour des patients, en phases terminales. Et si elle en donnait à son fils ? Elle se repentit sincèrement dans la pénombre du confessionnal et obtint l’absolution.

Rentrée à la maison, elle se sentait légère, déchargée de ses fautes et alla directement à la cuisine préparer le dîner. Elle repensait à sa confession : Jacques entravait sa voie, sa vie; il occultait un avenir rayonnant. L’envie de meurtre l’enflamma.

Elle saisit son téléphone et envoya un SMS à son amant :

« La prochaine victime de mes huiles sera Jacques. »

Son fils reçut ce SMS troublant. Il y avait une erreur de destinataire mais, ce qui était certain, c’est qu’il provenait de sa mère. Qui était ce Jacques qu’elle mentionnait ?

Quand son fils entra dans la cuisine, Mado leva les yeux vers Jacques et se figea.

– Qu’as-tu donc, mon petit Jacques ? lui dit-elle. Tu es si pâle ! Tu souffres ? Comme tu me regardes mon cher trésor, mon grand enfant !

Elle l’enlaça amoureusement, lui caressant longuement le dos.

– Tu es vraiment très pâle ! tu ne dis rien ! va te reposer dans ta chambre pendant que je finis le repas, lui recommanda-t-elle, en chatouillant son menton. Je t’apporterai le dîner au lit. Prends bien ta température ! Si tu as de la fièvre, je te préparerai une huile essentielle pour te requinquer.

Jacques n’eut pas le temps d’atteindre sa chambre : il s’écroula sur place.

Mado envoya un SMS à son amant.

En jean et pull à col roulé, le séducteur fut là en moins de deux.

Délivré de sa soutane, il administra le sacrement d’extrême-onction en appliquant des Huiles Saintes sur le front de Jacques, avant que ce dernier ne poussât son dernier soupir.

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Brigitte DANIEL ALLEGRO

Castelnau d’Estrétefonds – le 14 avril 2022



L’étranger (version twitter)

Temps de lecture : < 1 minute

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Nuit froide, humide. Sentier boueux. En quête d’un abri, j’avance vers une lumière, gratte à la porte d’une ferme. Une femme entrouvre, me dévisage, déconcertée.

– D’où viens-tu ?

Je saisis ses paroles, incapable de lui répondre. Me redresse. Rapide coup d’œil à l’intérieur: feu dans la cheminée, effluves alléchantes de poulet. J’avance. Elle barre l’entrée, regard assassin.

Je ruse: regard séducteur, agrippant ses yeux, recroquevillé sur moi-même, implorant. Elle capitule. Je file vers la cheminée, y trouve le bonheur de la couverture et … ronronne.

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Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds, le 9 novembre 2021

Dérapage dans le monde littéraire

Temps de lecture : 3 minutes

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Le commissaire Puech est persuadé que les décès, dont parlent les toulousains en ce moment, ne sont pas le fruit du hasard. Il récapitule :

* les victimes sont assises à leur table de travail

* les autopsies ont diagnostiqué une mort subite.

A son bureau, Puech parcourt son courrier. Une lettre attire son attention.

« .../… Monsieur le commissaire,

Je suis le colocataire de Pierre Nogués, décédé il y a 15 jours dans sa chambre, alors qu’il travaillait depuis peu sur le fabliau Trubert. Je me permets de vous faire part des informations dont je dispose. Quand Pierre, chercheur en histoire médiévale, a commencé la lecture de ce livre, je l’entendais s’esclaffer dans sa chambre. Puis, les jours suivants, devenu plus grave, il m’a dit que je devrais le lire, à mon tour, car ce livre recèle, dans un message caché, les clés de la puissance, d’un pouvoir pouvant être mis au service du bien comme du mal. Il m’a fait part de ses inquiétudes : ce livre pourrait être dangereux entre les mains de personnes mal intentionnées. Il était sur le point de décoder le message quand sa vie a été subitement interrompue ».

« Dans ce court roman du XIIIe siècle la narration s’organise autour d’un élément récurrent, le déguisement. En accentuant le caractère invraisemblable entourant l’identité de Trubert, la multiplication des masques soulève de nombreuses questions dont la résolution permet d’approcher le sens profond de la narration. »

– Je ne pensais pas déclencher un tel engouement auprès de mes collègues. Ce livre n’a jamais été réédité et les exemplaires sont rares. Submergé par des demandes sur mon blog, j’ai eu l’idée de faire des fac-similés de mon exemplaire et de les vendre sur ebay. Un petit appoint pour mon salaire de fonctionnaire ! Ce livre, écrit au Moyen Âge, est drôle, burlesque, plein d’éclats, de fureurs comiques, agrémenté de dessins cocasses, de formules magiques, sans tabou ; il est un bon antidote aux temps moroses, raconte Agut au commissaire.

En parallèle, le commissaire rencontre des collègues d’Agut. Personne ne sait vraiment ce qu’il fait en dehors de la fac.

Le lendemain, le rapport de la police scientifique sur les livres, indique que :

* des pages portent des traces du poison, celui qui a provoqué les décès ;

* les prélèvements des empreintes digitales ont identifié le profil génétique d’une seule autre personne, hormis les victimes ;

* les prélèvements d’odeurs corporelles, identifiées par des chiens experts, ont mis en évidence la trace d’une seule personne, associée à celles de chaque victime.

Au cours des deux dernières nuits, deux autres personnes sont décédées. Les recherches avancent.

Puech convoque à nouveau Agut qui lui remet un exemplaire du Trubert.

– Regardez ces visages hilares et puis lisez ce bout de texte si désopilant !

– Agut, parlons du Trubert. Recèle-t-il un message caché ? Détient-il les clés d’un pouvoir ?

– Des formules de poisons et contre-poisons, c’est courant dans les écrits du Moyen Âge. Rien de plus, ici.

– Avez-vous des amis parmi les victimes dont parle la presse, Agut ?

– Juste des relations d’historiens que je ne fréquente pas en dehors de la fac.

Quelques jours plus tard, le rapport scientifique sur le livre a mis en évidence la personne soupçonnée coupable. Puech fait alors arrêter Agut.

Il ne saisit toujours pas le mobile de l’empoisonneur : ambition personnelle, règlement de compte, qu’arrive-t-il à cet homme ? Le mobile reste encore incompréhensible : le côté aigri d’Agut semble être une caractéristique de cet homme, mais ça ne suffit pas.

Puech interroge à nouveau le professeur.

– Agut, vos empreintes se logent sur tous les ouvrages trouvés près des victimes, votre odeur a imprégné chaque livre.

Agut hausse les épaules.

Puech attend, observant l’homme de la cinquantaine blanchissante, chétif, légèrement voûté, frottant ses mains nerveusement l’une contre l’autre. Face à ce mutisme Puech poursuit :

– Connaissez-vous les poisons décrits dans le fabliau ? Sont-ils réellement dangereux ? Pourrait-on les fabriquer aujourd’hui ?

– Non, je ne le pense pas.

Mais en même temps, Puech observe que ses mains se crispent de plus en plus.

– Avez-vous essayé d’en fabriquer ?

– Non, enfin oui, un peu. Mon chat en a fait les frais.

– A quelle page avez-vous mis le poison ?

– Page 39, répond Agut.

Conscient de son aveu, Agut s’effondre et donne sa version.

Ayant des connaissances en chimie, Agut fabrique le poison. C’était tellement jubilatoire d’introduire quelques gouttes de poison sur des enluminures du livre. Devant le nombre croissant de demandes d’achat du fabliau, le professeur qui végétait se sentait tout autre. La gloire lui venait enfin. Il était tout puissant, au point de pouvoir donner la mort.

– Pourquoi cibler ceux qui achètent vos copies ?

– Moi qui, pendant des années n’ait jamais pu obtenir la chaire d’histoire médiévale, cette trouvaille, comme vous le dîtes, ce fabliau Trubert est une reconnaissance dans ce milieu si fermé. Les acheteurs sont des historiens qui m’ont toujours fait de l’ombre. Maintenant, j’en suis débarrassé. Un vrai succès !

Agut pose le doigt sur l’enluminure page 39, le porte à sa bouche et s’écroule.

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Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds – 28 septembre 2021

Un malentendu navrant

Temps de lecture : 2 minutes

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Trois semaines tout juste, avant de s’installer dans leur nouveau pavillon de Nottingham, un jeune couple remarqua quelques déplacements d’objets dans leur future maison. Quatre cambriolages avec, en forme d’otages, des messages traînant ici ou là dans le salon : lors du premier cambriolage, le couple lut le message suivant : « Pourquoi sommes-nous là? », lors du deuxième passage, le message, en équilibre sur une plante attira leurs yeux ; « Et oui, pour vos herbes » et puis, au troisième passage le message traînait sur le sofa « Nous avons assurément les mêmes goûts pour les plantes ! »

Elle et lui en avaient assez de ces intrusions répétitives, de subir ces farces provocatrices qu’ils ne comprenaient pas, ces p’tits mots parachutés ? Il jura à sa femme que, cette fois-ci, ils les coinceraient. Il leur rédigea un message très clair : « On ne veut plus vous voir ici. Nous aménagerons la semaine prochaine ». Il voulut toutefois en avoir le cœur net en espionnant les voyous : les défier, les narguer, capter le moment où quelque chose serait immortalisé.

Il emprunta un système de surveillance dans la société de sécurité où il travaillait. Ils l’installèrent ensemble : lui grimpa sur des escabeaux pour dissimuler les caméras en hauteur tandis qu’elle rampa pour les placer dans les recoins du salon.

Comme prévu, le lendemain matin, ils découvrirent les images très nettes du larcin : deux énergumènes avaient littéralement investi leur salon, l’un installé confortablement sur un sofa, l’autre jouant de la guitare, se sentant en pays conquis. Une ambiance somme toute sympathique avec une musique planante des Pink Floyd. Le jeune du sofa sortit un papier, et griffonna :

« Merci pour votre hospitalité. On se si sent bien chez vous.

On aimerait faire votre connaissance car on a un marché à vous proposer ».

Au dos, le titre de la chanson des Pink Floyd « Pigs on the Wings » de l’album Animals [1].

Mais pourquoi ces papiers, pourquoi cette farce, à quoi tout cela rimait-il ? Elle mit les papiers bout à bout :

« Pourquoi sommes-nous là? », « Et oui, pour vos herbes », « Nous avons assurément les mêmes goûts pour les plantes ! », « Merci pour votre hospitalité. On se si sent bien chez vous. On aimerait faire votre connaissance car on a un marché à vous proposer ».

– Ils cherchent à nous rencontrer, lui dit-elle, mais restons-en là.

Lui se prélassait, détendu, sur le sofa, fumant une longue cigarette et rêvassait à haute voix. Il était si fier de tenir bientôt ces deux jeunes délurés qu’il remit la bande vidéo à leur commissariat local : ils seraient enfin pincés !

Au petit jour, quelle bonne surprise de voir débarquer chez eux la police. Ils en étaient tout ébaudis, joyeux, ravis, enchantés et même excités. C’est alors que les policiers leur passèrent les menottes aux poignets, au motif des plants de marijuana cultivés dans leur maison.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=hQbNwvBkfag

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Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds, le 27 septembre 2021

Son unique coup de fil

Temps de lecture : < 1 minute

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Ce vendredi après-midi, dans le calme du bureau, je finis de ranger mes affaires quand le téléphone sonne : la voix empreinte de gravité du proviseur du lycée me fait imaginer le pire pour mon fils, mon sang ne fait qu’un tour, mes oreilles bourdonnent ; elle m’annonce d’un ton atterré que mon fils vient de l’entartrer devant un public de professeurs ; je suis soulagée et … interdite.

Le virus de l’ambition

Temps de lecture : 4 minutes

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Des bruits circulent au sein de l’industrie aéronautique RENACLE sur les successeurs du PDG Pierre Fort. Lors de ses vœux au personnel, Pierre présente enfin son poulain Antoine Exup, qui a déjà les faveurs des employés comme des syndicats. Ancien pilote d’essai, Antoine est du sérail, ayant fait ses preuves dans différents sites du groupe. Estimé par les pilotes des compagnies aériennes, Antoine jouera un rôle clé pour les impliquer dans le nouveau projet d’avion. Posé, énergique, il a cette rare intelligence des hommes et des organisations.

Ce matin Antoine quitte son domicile au volant de sa nouvelle voiture de fonction. Il goûte la campagne toulousaine, ses champs de maïs et de tournesols. Il est séduit par le confort de ce petit bijou truffé d’électronique. Pour tester la conduite assistée, il sélectionne le contrôle automatique de trajectoire sur la grande ligne droite entre Grenade et Seilh. Brutalement la voiture fait une embardée et s’encastre dans un arbre. Antoine meurt sur le coup. Choc terrible pour sa famille, pour Pierre Fort et le milieu aéronautique.

Pierre fait rapatrier la voiture dans le garage de RENACLE qui entretient la flotte de véhicules de services.

Les rumeurs reprennent quant à sa succession mais Pierre ne précipite pas sa retraite : neuf ou douze mois, peu importe, il a besoin d’apprivoiser l’absence d’Antoine. Il éconduit avec écœurement tous les flatteurs qui cherchent à le côtoyer. Il a l’intuition qu’Antoine a été tué. N’arrivant pas à se débarrasser de cette idée fixe, il se rend chez son ami Max, détective privé, pour lui faire part de ses préoccupations.

– Si je comprends bien, la voiture accidentée est à RENACLE. As-tu des moyens d’investigation ? demande Max.

– Oui, bien sûr. Nos labos d’essai pourraient faire parler l’équivalent des boîtes noires des avions, dit Pierre. Nous sommes experts dans le domaine. Je mets à ta disposition un technicien, une super pointure, qui a un don pour scruter, corréler, observer, recouper. Un détective comme toi, qui s’intéresse aux données et aux événements, investigue et dénoue les petits incidents comme les catastrophes, rajoute Pierre.

Suite à cette première discussion, Max fait intervenir la Police Scientifique pour procéder à des relevés et des analyses classiques sur la voiture : empreintes digitales, cheveux, salives, ADN. Une coopération fructueuse s’installe entre le labo et la Police Scientifique. Si bien que quelques jours plus tard, le technicien du labo identifie le virus informatique qui a déclenché la sortie de route, à l’heure pile où l’accident s’est produit. Les analyses et le mode opératoire du virus, informations capitales fournies par le technicien, permettent à la Police Scientifique de remonter la trace du hacker, un jeune homme de 23 ans. Max le met sur écoutes téléphoniques et le fait suivre. Son casier judiciaire est vierge. Le jeune a créé sa boîte de web design, il a une vie sociale de son âge et se rend très souvent chez un ami, le fils de M et Mme Nabot, les deux jeunes se fréquentant depuis le collège.

Max, tenant une piste entre les mains, se rend chez Pierre pour faire le point.

Pierre sursaute:

– Nabot, Claude Nabot, oui, bien sûr ! 1,60 m, 55 kg tout mouillé, oreilles en éventail, dents longues et ambition démesurée. Patron d’un de nos fournisseurs, une boîte d’électronique, il ne fait l’unanimité ni chez lui, ni chez nous. Obnubilé par l’argent avec un goût indécent pour les hauts salaires. Aucune chance qu’il me remplace, la boîte ne pourrait jamais satisfaire ses prétentions salariales.

– Nabot a sûrement un intérêt pour reluquer ton poste, dit Max.

Pierre repense alors aux obsèques d’Antoine et aux courtisans sortis de l’ombre. Parmi eux, ce Nabot, qu’il n’a jamais pu sentir, faux jeton, imbu de sa personne, d’une ambition malsaine qui a eu le toupet de se faufiler dans la foule et de l’interroger sur sa succession.

Pierre revient à la question de Max.

– Quel intérêt ? Patron de RENACLE qui tient en respect son concurrent américain ! Une sacrée promotion pour Nabot qui vise la cour des grands.

Max rappelle à Pierre que Nabot s’est entouré de relations de tous bords politiques, auprès d’industriels, de médias et même d’une loge maçonnique. Antoine éliminé, il a le champ libre pour se hisser où il veut à ses conditions.

– Est-ce que le hacker a été téléguidé par Nabot pour introduire le virus ? Connaissait-il les mobiles ? interroge Pierre.

– A ce stade, tout ce que je peux certifier, c’est que d’une part Nabot et le jeune communiquent très souvent, d’autre part, le virus a été introduit par le jeune dans un logiciel et enfin que ce logiciel vérolé réside dans un équipement électronique portant les empreintes de Nabot. Il faudra une confrontation judiciaire pour éclaircir tout cela, répond Max. Puis il ajoute: Pierre, tu dois porter plainte en te constituant partie civile. On ouvrira à ce moment-là une information judiciaire permettant deux gardes à vue, celle de Nabot et celle du jeune. Pour la suite, ça dépendra des aveux.

Pendant sa garde à vue, Nabot reste impassible devant un faisceau de faits : un trou dans son agenda, juste avant la livraison de la voiture à RENACLE ; ses empreintes digitales, ses communications avec le jeune hacker. Il s’installe dans un mutisme qui le dessert passablement. Ce n’est que lorsqu’il est confronté au jeune qu’il craque et lâche le morceau.

Le jeune a bien introduit un virus dans le logiciel fourni par Nabot, un soi-disant logiciel de simulation d’ordinateur de bord, qui aurait permis de mettre au point les auto tests des voitures. Le jeune est sidéré par la manipulation dont il a été l’objet. Il a vite été libéré.

Quand à Nabot, il est toujours sous les verrous, 10 ans après les faits.

Brigitte DANIEL ALLEGRO

Castelnau dEstrétefonds, le 29 janvier 2021

Il a saisi Eva par sa chevelure et a tiré fort

Temps de lecture : 3 minutes

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Moi, Julien, quinze ans, je suis chargé ce mois-ci de surveiller dans la cour de récréation du collège trois jeunes enfants jusqu’à l’arrivée de la navette scolaire qui les conduit à l’école primaire. Un arrangement pratique pour deux professeurs du collège qui ont leurs enfants en primaire. Ce lundi 19 mars 2012, j’arrive plus tôt que d’habitude pour m’imprégner du réveil progressif de la cour où les voix des professeurs et des élèves s’animent et se fondent en un brouhaha vitalisant. Eva, huit ans, est déjà là. Elle joue à la marelle sur les cases qu’elle a dessinées au sol, à la craie blanche. Elle saute à cloche-pied sur les carrés 1, 2, 3 puis atterrit des deux pieds sur les 5, 6 et continue ainsi jusqu’au « ciel » qu’elle a matérialisé avec sa craie bleue. Puis arrivent Sam et Jo, respectivement six et sept ans, accompagnés de leur père, qui raconte probablement des blagues, à voir leurs trois faces hilares. Je tends l’oreille et regarde en direction du portail, attentif à l’arrivée de Cathy, la jeune fille qui accompagne les enfants dans le bus scolaire.

Il est 7h50, la navette sera là dans cinq minutes.

A cet instant je distingue dans le bruit de fond de la rue un moteur de scooter qui ralentit puis s’arrête. Je vois débarquer en ombre chinoise, dans l’encadrement du portail, un individu cagoulé portant un casque sur la tête. Bien campé sur ses jambes il saisit du regard un instantané de la cour et ouvre subitement le feu. J’entends plusieurs détonations violentes. Une onde de choc se propage dans la cour. Une panique générale atteint adultes, enfants, profs et élèves qui crient, hurlent, courent dans tous les sens. Au milieu de ces mouvements désordonnés quelques personnes se dirigent vers le réfectoire et entraînent très vite dans leur sillage un ruisseau humain. J’essaie de rejoindre Eva pour tenter de la mettre à l’abri.

Tout se passe très vite.

Dans cette marée humaine qui enfle, j’aperçois le père de Sam et de Jo, affolé, tiraillé, hurlant: il attrape le plus jeune, Sam, dans un bras et tend l’autre bras vers l’aîné. Mais Jo court vite devant eux, happé par le courant. Sam et son père s’écroulent brutalement, atteints par les balles du tueur. Jo a sûrement senti la chute paternelle car il arrête sa course et se retourne. Il se baisse, fait demitour et rampe au sol, le cartable sur le dos, la tête à peine relevée pour rejoindre son père et son frère. Il se meut comme il peut, le malheureux, à contre-courant des jambes qui sautent par dessus lui, des pieds qui butent et trébuchent sur son corps. Ses efforts sont surhumains. La recherche de protection auprès de son père lui est implacablement volée par une nouvelle balle qui le touche, lui, cette fois-ci. J’ai un haut le cœur en voyant au sol le père et ses deux fils immobilisés. C’est horrible.

Dans sa course, Eva a fait tomber son cartable et se retourne pour le récupérer, je suppose. C’est là que surgit devant moi l’homme casqué. Il me bouscule, poursuit l’enfant, l’attrape par ses tresses blondes. Je n’entends pas Eva mais je vois son visage d’enfant déformé par la peur, ses grands yeux bleus écarquillés, ses petites mains encore potelées, collées aux oreilles. Le tueur vocifère je ne sais quoi tout en pointant son pistolet vers la tête d’Eva. Il la rate, change de pistolet et lui tire une balle à bout portant. Elle s’effondre. Je n’ai pas le temps de la rejoindre. Le tueur tire encore plusieurs balles dans la cour. L’une d’elle me blesse. Je tombe à mon tour, vois le tueur s’enfuir et entends le scooter redémarrer.

La sonnerie de 8h retentit dans une cour anesthésiée, silencieuse, atterrée.

Où est Eva? Est-elle seulement blessée comme moi? Respire-t-elle encore? Je n’arrive pas à me relever. Quelques personnes reviennent dans la cour. J’entends mon ami Dylan.

– Ça va, Julien? me demande-t-il, des sanglots dans la voix.

– Eva? C’est le seul mot que je peux prononcer.

Il parvient à me redresser légèrement en me soutenant. Mais ma tête tourne, j’ai comme un vertige et n’arrive pas à repérer la petite fille, malgré mes efforts. Sidération devant ce carnage barbare, abominable, abject, d’une violence indicible. J’entends les secours arriver. Le SAMU me transporte sur une civière et m’amène aux urgences.

Je m’évanouis sans avoir jamais revu Eva.

Traces d’encre et de sang

Temps de lecture : 4 minutes

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J’aurais préféré ne pas avoir à vous dire comment cela s’est passé. Mais tant de partis pris, de propos passionnés, de contrevérités ont été colportés et déformés depuis ce printemps septante deux à Herbeumont, en région walloonne, que je me devais de vous donner ma version des faits, deux ans après, jour pour jour.

Je suis reconnaissante au « Petit Journal », notre gazette locale d’avoir accepté de recueillir mon témoignage dans ce numéro d’avril 1974.

Je me suis trouvée là, moi, Suzanne, témoin impuissant d’un événement dont je me sens coupable et qui a ébranlé de façon irréversible la vie de mes voisins.

Lui, Lucien, menuisier de son métier, une quarantaine bien portée, d’allure affable et elle, Odette, couturière à domicile, du même âge, très réservée. Odette sortait peu de chez elle. J’étais une des rares personnes qu’elle voyait, hormis sa patronne qui lui apportait tous les matins les vêtements à retoucher. De temps à autre, je toquais*(1) à la porte de son atelier de couture et lui apportais des gaufres encore tièdes. La pièce dégageait une ambiance cotonneuse, intime. J’appréciais l’odeur feutrée des tissus, les rayures colorées des vêtements empilés sur les étagères, le tombé des robes retouchées, suspendues aux cintres. Odette éteignait alors la radio et nous prenions un café avec les gaufres. Elle me confiait parfois la platitude de ses journées où elle répétait sans cesse les mêmes gestes : piqûres à la machine, raccommodage, repassage. Son mari lui interdisait toutes activités à l’extérieur de la maison. Elle rêvait depuis toujours de prendre des cours de danse. Elle aurait aimé aller au cinéma, au théâtre, bref, sortir de cet enfermement. Mais son mari refusait systématiquement toutes ses propositions. Il se mettait souvent en rote*(2) et devenait parfois violent. Discuter d’avoir des enfants était devenu un sujet tabou, au grand désarroi d’Odette. Lui n’en voulait pas, le sujet était clos. J’avais souvent décelé des poques*(3) sur ses bras, quelquefois même sur son visage. Elle m’affirmait alors qu’elle était étourdie, qu’elle marchait tête baissée ou qu’elle trébuchait souvent.

Début mars je reçus dans ma boîte aux lettres un fac-similé d’un billet de cent francs belge. Au dos, une invitation à assister au ballet de Carolyn Carlson « Rituel pour un rêve mort » dans la salle des fêtes du village. L’événement était tellement exceptionnel que je courus toute excitée chez Odette. Elle avait trouvé ce même billet mais l’avait jeté dans sa corbeille à papiers, sans illusion. L’idée a germé que nous pourrions y aller ensemble et que je passerais la prendre chez elle à 19h15.

J’aurais préféré ne pas avoir à vous dérouler la scène de cette soirée mais voici ce qu’elle me raconta plus tard. Quand son mari rentra à la maison, elle lui montra l’invitation en lui disant qu’elle assisterait au ballet avec Suzanne, leur voisine.

– Pas question! lui répond-il durement.

Elle prend sur elle et lui tient tête.

– Jamais de la vie, c’est NON, assène-t-il.

Elle retombe sur*(4) toutes les frustrations accumulées, les « pas question d’enfants, de loisirs, de sport ou de cinéma », les « tu es nulle, tu es une incapable ». A cet instant elle prend conscience d’être prisonnière, réduite à un état d’esclavage, à la merci de cet homme qui voue un plaisir malsain à la faire souffrir, à la voir dépérir. Elle ne sait même plus ce que signifie une existence normale.

Le ton monte. Il attrape le chronomètre qui se trouve à portée de sa main et le lui jette à la figure. Il la rate et se précipite vers elle, en enjambant la table basse du salon. Il trébuche, tombe au sol.

A cet instant, prise de panique et de peur, Odette aperçoit son stylo-plume, le saisit et l’enfonce de toutes ses forces dans le cou de Lucien. L’encre bleue du stylo se mêle au sang rouge qui coule. C’est effrayant, monstrueux, épouvantable. Elle l’appelle, lui parle. Il ne répond pas. L’hémorragie n’en finit plus. Lucien ne bouge plus. Odette vomit.

Il est 19h15 pile. C’est à ce moment-là que j’entre dans le séjour et découvre la scène. Rien que d’y penser, j’en ai encore la kiekebiche*(5). Nous appelons le SMUR (Service Mobile d’Urgence et de Réanimation). Odette, effondrée, me rapporte l’altercation qui a mal tourné. Le SMUR arrive. Le constat du docteur est sans appel : blessure fatale au niveau de la carotide. Un objet perforant a transpercé la gaine carotidienne, l’enveloppe protectrice de la carotide. Le SAMUR sonne* (6) la police qui débarque très vite à la maison.

Quand j’ai vu Odette partir au commissariat sans se retourner, je me suis demandée ce qu’elle pensait. Et moi, dans ce drame, je me suis sentie fautive. J’aurais préféré ne pas avoir proposé ce spectacle à Odette. Rien ne serait arrivé. Nous en avons reparlé plus tard.

Odette a été mise en détention provisoire jusqu’à son procès où j’ai pu témoigner. Elle a été inculpée de coup et blessure volontaires sans intention de donner la mort avec des circonstances atténuantes de légitime défense. Aujourd’hui, deux ans plus tard, elle purge sa peine de réclusion de dix ans. Je rends visite à Odette toutes les semaines.

Au début de sa détention je lui ai apporté sa trousse de couture et des chutes de tissus. Finies les retouches mais un assemblage de tissus, façon patchwork, où elle s’exprime enfin sans contrainte. Elle ne se plaint pas. Mais je trouve qu’elle a acquis une sérénité qui l’aide à se reconstruire.

Je conserve dans ma cuisine, accrochée à un clou, la danseuse en patchwork qu’elle m’a offerte, notre chère Carolyn. Notre relation de voisinage s’est transformée en amitié.

* expressions belges :

(1) Toquer à la porte: frapper (à la porte)

(2) Se mettre en rote: être de mauvais poil, en colère.

(3) Poque: trace de coup

(4) Retomber sur: se souvenir.

(5) Kiekebiche: chair de poule

(6) Sonner: téléphoner.

Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds, le 30 octobre 2020