Son unique coup de fil

Temps de lecture : < 1 minute

>>>

Ce vendredi après-midi, dans le calme du bureau, je finis de ranger mes affaires quand le téléphone sonne : la voix empreinte de gravité du proviseur du lycée me fait imaginer le pire pour mon fils, mon sang ne fait qu’un tour, mes oreilles bourdonnent ; elle m’annonce d’un ton atterré que mon fils vient de l’entartrer devant un public de professeurs ; je suis soulagée et … interdite.

La pomme et l’oiseau bleu

Temps de lecture : < 1 minute

>>>

Les yeux fixés sur le pommier, je raconte à mon petit-fils l’histoire de cet arbre planté à sa naissance, il y a six ans.

Un oiseau bleu passe sous nos yeux, se dissimule dans le sorbier tout proche, prend son envol, se perche sur une branche du pommier, agite sa tête huppée, retourne dans le sorbier, reprend son manège. Louis est captivé par les allers-retours de l’oiseau.

Je contemple le port hardi du pommier qui se découpe dans le ciel.

Un rayon de soleil illumine le feuillage. Dans un élan soudain, de vives taches dorées bousculent sans ménagement ce paysage changeant. En un instant, un miracle se produit :

une pomme jaune, ronde, lisse apparaît en majesté sur la branche basse.

L’oiseau bleu, attiré par le fruit juteux, donne des coups de bec dans la chair jaune. La pomme devient verte de peur.

Louis détache ses yeux du paysage et me regarde, stupéfait.

– Que se passe-t-il, grand-mère ? Comment la pomme a fait pour changer de couleur?

– Que se passe-t-il, grand-mère ? Comment la pomme a fait pour changer de couleur?

Une aquarelle est née par accident.

Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds, le 14 mars 2021

Marie Curie, Albert Einstein et Franklin Roosevelt écrivent l’histoire

Temps de lecture : 4 minutes

>>>

Le monde a basculé le 21 avril 1938 à Princeton, aux États-Unis.

Einstein est bien embêté. Il vient de recevoir une lettre de Szilárd, physicien hongrois réfugié aux États-Unis, qui attire son attention sur deux points : d’une part, l’Allemagne nazie serait en capacité de fabriquer la bombe atomique, d’autre part, Szilárd propose ses propres services à l’Administration de Roosevelt pour barrer la route à Hitler. Dans un billet séparé, Szilárd demande à Einstein de signer la lettre et de l’envoyer à Roosevelt. Face à ce cas de conscience, Einstein ne voit que Marie Curie à qui en parler, appréciant sa liberté de pensée et son pragmatisme efficace.

– Marie, j’aimerais votre avis.

Marie s’attendait à trouver des équations, des formules, des ratures. Rien de tout cela. Elle parcourt l’unique page, fronce les sourcils puis lève les yeux, le visage décomposé.

– Albert, cette lettre est indigne de notre communauté scientifique. Ces phrases sont un tissu de sottises visant à développer une industrie d’armement nucléaire aux États-Unis, avec à la clé la bombe atomique. Est-ce dans cette voie que vous voulez vous fourvoyer alors même que les applications médicales de la physique nucléaire sont prometteuses. Nous ne pourrons construire un monde meilleur sans améliorer les individus. Comment Szilárd en est-il venu là ?

– Il est persuadé que les Allemands travaillent sur la bombe atomique et qu’Hitler n’aura aucun scrupule à l’utiliser. Le monde actuel est dangereux à vivre, surtoutà cause de ceux qui laissent faire. On ne peut pas laisser le champ libre à Hitler. Il faut aller vite.

– Nous devons le dissuader sans entrer dans son jeu. Imaginez que la bombe soit utilisée en cas de conflit. Figurez-vous les ravages causés par son explosion dans une ville, de même que les dégâts à plus long terme chez les civils. Que deviendrait le monde où seulement certains pays posséderaient cette arme? Cette situation générerait des instabilités diplomatiques et politiques.

– D’après Szilárd, des chercheurs allemands de l’Institut du Kaiser Wilhem à Berlin, tentent de reproduire les expériences nucléaires des laboratoires français et américains .

– N’accordons aucun crédit à ce scientifique minable. Ce texte se base sur des hypothèses fausses et infamantes. J’étais à Berlin le mois dernier : Von Weilzäcker, le directeur du laboratoire est un pacifiste qui pense que chacun de nous doit travailler pour son propre perfectionnement et en même temps partager une responsabilité générale pour toute l’humanité. Szilárd ment et dévoile ses ambitions personnelles.

Marie, sollicite un entretien avec Roosevelt.

Elle sait qu’avec la montée des dictatures en Europe, l’arrivée d’Hitler au pouvoir, et l’annexion de l’Autriche le mois dernier par l’Allemagne, Roosevelt a du mal à contenir sa politique de neutralité. Serait-il prêt pour autant à s’engager dans la voix dictée par Szilárd ? Le 28 avril 1938, c’est un homme chaleureux et souriant qui accueille Marie dans son bureau, à la Maison Blanche. Pragmatique comme elle, il va droit au but, pensant qu’elle venait appuyer la caution d’Einstein.

– Vous venez me parler de l’affaire Szilárd ?

– Exact. Où en êtes-vous ?

– J’attends la caution d’Einstein pour lancer le projet Manhattan. Notre capacité à fabriquer la bombe atomique avant Hitler sera le seul moyen de dissuasion.

– Szilárd a reconnu ses mensonges devant Einstein et moi-même. Einstein ne signera pas la lettre, affirme-t-elle. Dans la vie rien n’est à craindre, tout doit être compris. C’est le moment de comprendre davantage afin de craindre moins. Regardons la situation en face.

– Comment est-ce possible ? Szilárd, ce grand physicien, serait-il un imposteur ?
Marie expose clairement les scénarios associés à la détention de la bombe atomique. Elle évoque les instabilités risquant de secouer la planète, l’émergence de blocs de coalitions, un monde où personne ne serait à l’abri du fou qui déclencherait l’arme atomique.

Roosevelt, réfléchit à haute voix :

– Jusqu’à présent, chacun de nous a appris les gloires de l’indépendance. Que chacun de nous apprenne les gloires de l’interdépendance.

– Oui mais l’interdépendance ne se limite pas aux pays. Il faut travailler ensemble à l’interdépendance des mondes scientifiques et politiques.

– Je constate que le monde scientifique a ses bienfaiteurs et ses diables, ses altruistes et ses arrivistes.

Les coudes sur son bureau, la tête entre les mains, il reste muet. Marie est encore loin du but mais elle sent Roosevelt confronté à un dilemme, à un choix décisif, un pari sur l’avenir de l’humanité. Elle change finement d’angle d’attaque pour jouer sur une corde sensible. Marie connaît l’attachement de Roosevelt au peuple. Il est fier de la réussite du Welfare State qui assure depuis maintenant trois ans une sécurité sociale aux retraités, aux malades et aux pauvres. Elle évoque la finalité des sciences au service du bien-être de l’humanité : la Curiethérapie commence à guérir.

– J’ai consacré ce mois d’avril à visiter vos hôpitaux pour rencontrer des médecins, des radiologues et des patients et pas seulement des physiciens.

– Avez-vous visité l’hôpital de Harvard ? une centaine de personnes ont déjà bénéficié de Curiethérapie.

– Oui, c’est un modèle à déployer pour les autres hôpitaux, tant sur le plan technique qu’humain. D’anciens patients épaulent ceux qui sont en cours de traitement ; c’est admirable !

– Rien n’arrive par hasard : le Welfare State et la Curiethérapie d’un côté, la bombe atomique et un physicien imposteur de l’autre. Mon choix est fait.


Nous continuerons à équiper nos hôpitaux. Roosevelt déchire la lettre.
Marie, reconnaissante à Einstein de l’avoir consultée et pleinement satisfaite de l’issue de cette lettre est soulagée.

Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds, le 13 mars 2021

Le syndrome de Kessler

Temps de lecture : 3 minutes

>>>

Sabine et moi, couple de spationautes, avons débarqué sur la planète Chimère en 2050.

A l’époque, l’humanité avait généré un nombre considérable de déchets spatiaux : plus de 130 millions de débris gravitaient déjà autour de la Terre en 2020. Alors qu’aucun projet de dépollution n’avait abouti, on démultipliait les satellites de communication. Le risque de collision avec la Station Spatiale Internationale (ISS) augmentait chaque jour. Le syndrome de Kessler,plus prosaïquement, le risque de collisions en chaîne entre les débris et les satellites, mettait en péril l’humanité. Le modèle de Kessler prédisait en effet que les débris spatiaux percuteraient la Terre et conduiraient à l’éradication de l’humanité.

Ce scénario catastrophe avait été considéré par l’équipe de l’ISS, aussi, Sabine et moi étions préparés à la mission de sauvegarde de l’humanité.

Le 30 juin 2050, Sabine se concentrait sur des expériences de biologie cellulaire dans le labo de l’ISS et j’étais en communication avec la NASA quand la liaison s’arrêta brutalement. A cet instant, les alarmes « Procédure Kessler / Opération Survie », « Panneau solaire n°3 inop » étaient sans appel. Nous nous sommes réfugiés dans la capsule de secours. L’ordinateur de bord, Vigie, a initié l’Opération Survie.

Quand nous avons traversé sans dommage l’enveloppe des débris, Sabine s’exclama:

– Paul, regarde cette pollution ! Je n’aurais jamais pu imaginer que la terre était à ce point prisonnière de ses déchets spatiaux. Quel gâchis ! Nous nous sommes sabordés !

En un rien de temps, nous avons rejoint Chimère, hors de la voie lactée.

Je m’accroche à mon journal pour survivre :

« 31 décembre 2050 : dès notre arrivée, Vigie, capte les lignes de force de l’univers, saisit ses pulsations et crée de la matière grâce à cette énergie, en réalisant une bulle de vie pour nous deux. Certains robots nous fournissent de l’air et de l’eau, d’autres robots, sportifs, musiciens, danseurs ou comédiens entretiennent un simulacre de vie sociale en apesanteur. L’alternance de jours et de nuits rythme notre quotidien, comme sur Terre, à ceci près qu’une année ici correspond à dix ans sur Terre. Hors de la bulle, nous portons une combinaison pour nous protéger du milieu très agressif : absence d’atmosphère, chaleur ou froid excessifs, sol aride et accidenté.

Mai 2060 : Sabine se réfugie dans l’élaboration d’une cartographie de la portion d’univers que nous voyons depuis Chimère. Elle me fait de plus en plus souvent part de sa détermination à ne pas appliquer le « plan sauvegarde de l’humanité » : trop de responsabilité, pas assez confiance dans la sagesse des hommes. Son objectif est de retourner sur Terre.

Juin 2080 : Sabine s’efforce de plus en plus à faire du sport. Je me rends compte qu’elle perd patience facilement, qu’elle a du mal à poursuivre ses recherches, qu’elle a la tête ailleurs. En effet, l’Opération Survie nous demanda d’attendre 50 années terrestres (cinq années biologiques pour nous) avant de tenter une mission de reconnaissance. Pour ma part, je tiens encore le coup.

1 mars 2100 : j’arrive à un état de saturation et supporte de moins en moins nos conditions de vie sur Chimère. Je ne pense plus qu’à notre retour sur terre.

10 mars 2100 : date décisive. Le premier sondage de la terre est programmé ; analyses de l’air, de l’eau et du sol. L’enjeu est que nous puissions enfin revivre sur Terre.

15 mars 2100 : le vaisseau spatial est prêt. Reste les procédures à répéter. Sabine reprend espoir.»

Ce 30 juin 2100 nous quittons la base de lancement de Chimère.

Tout se passe comme prévu jusqu’au moment où, après avoir traversé la Voie Lactée, des alarmes clignotent et alertent sur un problème d’énergie compromettant toute la mission. Que décider ? Sabine et moi avons été formés aux procédures de « Dernier Secours Énergétique ». Je mets le vaisseau sur batterie de secours puis débranche les robots de gestion automatique de l’énergie, l’un après l’autre, pour observer à chaque étape l’état du vaisseau. Stupeur après le délestage du troisième robot : le système de gestion des alarmes identifie un défaut de configuration. En le débranchant puis en le rebranchant, le robot se réinitialise et l’alarme disparaît. C’étaient des fausses alarmes. Nous poursuivons la mission.

Quelle émotion quand la Terre apparaît au loin, bleue, solitaire, fragile, précieuse.

– Regarde, l’enveloppe de pollution a disparu ! C’est incroyable Paul !

Nous nous faufilons dans le module d’atterrissage pour nous poser sur une île du Frioul en face de ce qui était Marseille en 2050. Aujourd’hui, pas de trace apparente d’humains. La végétation s’accroche et recouvre les anciennes constructions d’une ville fantôme. Nous commençons à prélever des échantillons et puis …..ZUT !!! Au diable le plan Kessler.

Nous enlevons nos combinaisons et emplissons nos poumons d’air marin. Un bonheur illumine le visage de Sabine. Nous retrouvons les sensations agréables de la gravité et sentons notre énergie circuler dans nos corps. Nous courons jusqu’à une plage et entrons dans l’eau. Quel bonheur de nager, de revenir sur la plage, de s’éclabousser, de goûter au sel de l’eau. Je prends Sabine dans mes bras.

Nous sommes enfin de retour.

Brigitte DANIEL ALLEGRO

Castelnau d’Estrétefonds, le 8 avril 2021

L’étranger (version 2)

Temps de lecture : < 1 minute

>>>

J’entrouvre la porte à toi, l’étranger, qui vient de je ne sais où, à la tombée de la nuit.

Les interrogations se bousculent dans ma tête et même à haute voix au fur et à mesure que je te dévisage : tu es trempé, tu as l’air épuisé, fatigué, complètement replié sur toi-même. As-tu fait un long voyage ?

Pourquoi cette tête penchée ? Tiens, tu te redresses.

Je ne saisis pas toutes tes mimiques. Nous ne parlons pas le même langage, en effet. Nous pouvons au moins tenter de nous comprendre, n’est-ce pas ?

C’est à ce moment précis que tu passes la tête dans l’entrebâillement de la porte et évalue la pièce. Tu ne dis pas un mot mais rien n’échappe à ton regard perçant.

Tu es sans-gêne et mal élevé. Voilà, je te barre l’entrée. Non, je ne t’offrirai pas l’hospitalité cette nuit.

Pourquoi ce regard implorant ? Que signifie-t-il ?

Nos regards se croisent. Nous nous jaugeons, je le sens bien. Tu essaies de m’amadouer.

Tu es si petit, tu as l’air tellement jeune ! Je te comprends. Oui, entre donc.

Dès que tu franchis le pas de la porte, d’une démarche gauche et feutrée, tu te diriges vers la cheminée pour te sécher. Oui, tu peux t’assoupir ici et te laisser envelopper par la chaleur de la pièce.

Je me demande maintenant ce qui m’a pris de te faire entrer, toi, l’étranger,

un chat qui miaulait et grattait devant ma porte.

L’étranger (version 1)

Temps de lecture : 2 minutes

J’avais marché toute la journée dans le froid, la pluie et la gadoue. Épuisé, je rêvais d’un endroit au chaud pour me requinquer quand j’aperçus au loin une lumière.

Oserais-je toquer à la porte d’inconnus avec ma mine d’étranger ?

Je prends mon courage à deux mains et me décide à gratter à la porte-fenêtre. Peu après, apparaît une jeune femme dans l’entrebâillement de la porte. Elle me dévisage longuement et marque un temps d’arrêt, surprise.

– Bonsoir. Que se passe-t-il ? D’où viens-tu ?

Je saisis ses paroles mais ne parle pas sa langue.

– As-tu froid ? Comme tu es trempé ! Pourquoi as-tu la tête dans les épaules ?

Un peu de tenue, me dis-je. J’esquisse un mouvement, me redresse, jette un rapide coup d’œil dans la pièce où j’entrevois une cheminée avec des bûches rougeoyantes. Le grand luxe, ce palace cinq étoiles, c’est là que je dois passer la nuit.

Allez, courage ! Je m’avance sur le seuil de la porte, me penche dans la pièce. Un effluve de poulet grillé titille mes narines : le repas en plus de la nuit, ce sera top. Zut ! Je lui ai fait peur. Elle barre le passage avec son pied, le regard assassin.

C’est le moment où jamais de faire amende honorable et de jouer sur les cordes sensibles, comme je sais si bien le faire : regard séducteur, implorant, en la fixant droit dans les yeux jusqu’à ce qu’elle baisse les paupières.

Waouh ! On dirait que ça marche. Elle libère le passage, prend de grandes inspirations, serre les lèvres, hoche la tête. Je continue à la fixer, en me faisant tout petit, tout frêle, ramassé sur moi-même.

Elle ouvre enfin la porte.

– Tu as l’air si fatigué ! Entre donc. Tu pourras passer la nuit ici.

Hourra ! Je file vers la cheminée, m’allonge sur une couverture et … ronronne.

Brigitte DANIEL ALLEGRO – Castelnau d’Estrétefonds, le 6 avril 2021